mardi 18 avril 2017

Solitaire et solitude

Je repense parfois à ces nombreux messages reçus qui m'ont accompagné, réconforté, dont celui-ci reçu par SMS notamment lors du jour de mon départ de Mindelo au Cap Vert pour la grande traversée vers les Antilles.

''… Fais nous partager tes sentiments, tes appréhensions. On veut du vrai, du vécu, de l'authentique.''
Message parmi tant d'autres qui participèrent à mon émotion en voyant s'éloigner l'ile de Sao Vicente, quasiment la larme à l'oeil puis pendant un court instant la bonde avait lâché, libérant l´envie de pleurer pour certainement aucune raison rationnelle mais par l'intensité émotionnelle sans qu'elle soit teintée vraiment de bonheur ni de peur définissable, mais une émotion en tant que telle, quelques secondes tout au plus puis mes esprits combatifs étaient revenus rapidement à ma rescousse.
Et je ne peux le dissocier de cet autre message de la même personne qui m'avait écrit sur la carte de mots des amis lors du pot le jour de mon départ de Port Haliguen:

''Bonne route, n'oublie pas que la solitude est la porte du cosmos''.

Je crois ne pas avoir abusé des articles touristiques, des images de cocotiers, mais avoir tenté de mettre aussi une part de mes ''tripes''.
Pour autant mes sentiments, appréhensions, mon vécu, l'authentique transparaissent-ils dans mes récits ?
Et comment les faire passer sans tomber dans une espèce de pathos indécent ?
Car après tout je vis en pleine conscience une expérience assez extraordinaire, ne manquerait plus que je me plaigne …
J'ai découvert, au cours de ces sept mois de voyage au jour où j'écris ces lignes, qu'il y avait deux sortes de solitude.
Celle où je suis en mer et celle où je n'y suis pas.

En mer, je suis totalement voué à ma navigation, absorbé par ce monde à la fois étrange, hors du commun et fascinant, et sans chercher à me la jouer dans une espèce de ''syndrome Moitessier'', j'ai le sentiment de faire partie d'une unité homme-bateau, comme un tandem indissociable, dans lequel le bateau devient le seul réceptacle d'affectif possible, à tel point qu'il m'arrive de lui parler, de l'encourager, mon "petit Nono ...", sans être dupe du fait qu'au travers lui, c'est moi-même que j'encourage.
Le voilier devient en quelque sorte le miroir du navigateur solitaire ... une projection ...

Ce sentiment est sans doute propre au fait d'être navigateur solitaire, je n'ai pas ressenti cela transparaître dans les discussions avec les nombreux amis du voyage que j'ai rencontrés et qui étaient tous en équipage ou à deux à minima.
Et je dois ajouter qu'à part le vieil anglais rencontré à Madère et avec qui j'ai senti ce courant passer, je n'ai pas rencontré d'autre véritablement solitaire effectuant cette dimension de périple. Et puis ces solitaires là sont peut-être aussi des taiseux ? Sûrement ...

Cette espèce de ''porte du cosmos'' évoquée par cet ami lui-même ayant eu cette expérience de la grande navigation solitaire, je crois l'avoir perçue, elle me semble une bien belle métaphore capable d'y absorber tout un contenu d'indicible qui ne peut que se ressentir, sans qu'on puisse y mettre des mots, et en tout cas bien difficilement sur un blog ouvert à toute curiosité et relié à la toile par des liaisons dont on n'a aucune maîtrise ni même connaissance.

Ces jours-ci j'ai revu un navigateur que j'appellerai quasi-solitaire dans le sens où il réalise son voyage comme le mien, sans aucun de ses proches, mais par contre en prenant des équipiers au travers des petites annonces. Au travers de ses récits il me conforte presque dans mon choix dans la mesure où il a eu à plusieurs reprises des équipiers qui s'installaient ou plutôt s'étalaient comme chez eux, fumant, salissant, supposés expérimentés mais le laissant quasiment tout faire, sortant à terre aux escales en le laissant en plan, son sentiment de solitude en est alors presque renforcé sans qu'il ait pour autant la plénitude de la navigation solitaire. A tel point que pour la route du retour il hésite désormais en me disant " je me demande si je ne vais pas faire comme toi ...." Il a juste expérimenté une première navigation de nuit tout seul récemment et semble passablement dégoûté de ses expériences d'équipiers de passage.

Dans la situation en mer, seul avec son bateau, en définitive, il ne s'agit pas de solitude, on ''est solitaire'', et c'est tellement différent. C'est un état d'être, conscient, mesuré et voulu, qui devient un vécu d'une richesse étonnante, d'autant qu'il s'agit d'une situation qu'on a longuement préparée.

Mais il est difficile d'en faire apparaître les contours aux lecteurs d'un blog, on risque sans cesse de tomber dans des propos qui risqueront de ne pas être interprétés comme on le souhaiterait.
En tout cas, quand on est solitaire, on se sent, ou plus exactement je le sens comme tel, acteur de son vécu, moteur je dirais même, y compris avec les appréhensions, les inquiétudes, on peut dire les trouilles parfois car il y a matière à en avoir, mais c'est une dimension que l'on apprend à rationaliser.

En revanche, dans la dimension de ce voyage, j'ai aussi découvert une dimension de la solitude, qui n'a rien à voir avec le ''solitaire'' évoqué plus haut. La solitude des moments hors navigation, aux escales, parfois longues.
Je m'en suis rendu compte avec plus d'acuité encore lors de mon arrivée aux BVI, les Iles Vierges Britanniques. Je n'avais aucune envie de rester, envie de repartir dans l'autre sens, ne pas rester au milieu de cet endroit peuplé de tas de bateaux, d'équipages joyeux, de touristes, et de ce mélange de superbes paysages et d'étalage de luxe juxtaposé à la vie modeste des locaux à certains endroits, (comme à Antigua également encore plus crûment..)

Je suis reparti très vite, sans vraiment avoir pris le temps de vraiment ''visiter'' … Je n'ai pas pu résister, ça me dépassait complètement.

Les deux cents et quelques milles au près serré dans la forte brise en trois étapes pour redescendre jusqu'en Guadeloupe, bien que fondamentalement pas une navigation facile ni de celles qu'on appelerait agréables, m'ont fait beaucoup de bien.

Suite à cela j'ai comme pris conscience qu'il fallait aussi que j'apprenne à me sentir bien en étant seul, loin les miens, mais aussi à terre.
J'ai pris cette décision de calmer le jeu en navigation dans ce dernier mois précédent la route du retour, de juste rester dans les alentours de la Guadeloupe en attendant le départ retour, et réapprendre à laisser couler le temps moi-même, sans être en mer en navigation. Faire du sport ( ça me fait un bien fou), lire (j'ai avalé des livres comme jamais), et ne rien faire en essayant de m'y sentir bien, ce à quoi je tente de parvenir sans que ça soit toujours facile.
Et c'est une (re) découverte d'un état d'être qui n'a pas du tout le même poids, la solitude est vite pesante, elle est en décalage avec la façon dont j'ai construit ma vie, elle met à jour – j'allais dire à nu – le manque des proches, de ceux que j'aime et dont je m'aperçois de l'intensité du besoin que j'ai de leur proximité.

Elle met à jour comme une dualité de ma personne, comme deux vies parallèles, qui ne se rejoindraient donc qu'à l'infini puisque tel nous avait été appris du destin de deux droites parallèles depuis les bancs de l'école.

En définitive, au-delà de la formidable expérience qu'aura constitué ce voyage – qui n'est pas encore fini à l'heure où je finis d'écrire ces lignes -  il m'aura appris à faire cette distinction entre la vie de marin solitaire que j'ai rêvée et qui me comble et la solitude dont j'essaie de faire une alliée aussi mais avec bien plus de difficultés.

Récemment des amis de bateau, un couple avec lequel j'ai sympathisé depuis La Corogne, ( oh, ils se reconnaîtront s'ils me lisent...) m'a rejoint aux Saintes. Trois mois qu'on ne s'était pas revus, ils étaient partis vers le Sud, moi vers le Nord. Le soir de leur arrivée au mouillage, on a passé une soirée sympathique à leur bord, puis je ne sais pas pourquoi mais dès le lendemain matin je suis reparti, ayant juste eu le temps de se saluer de la main de bateau à bateau. J'ai cru ressentir leur regard un peu déçu … trop tard, j'étais décroché.
Pourquoi être reparti si vite ? J'aurais pu ( dû?) rester un peu avec eux qui en auraient été ravis … je ne sais pas, j'avais besoin de prolonger ma réflexion tout seul, et c'est comme si les voir en couple et moi seul me gênait en quelque sorte, je me sentais à part … Je m'en suis voulu un peu et leur ai écrit un mail pour m'excuser, leur dire que j'étais là déjà depuis plus d'une semaine donc besoin de bouger …

Finalement, naviguer en solitaire aurait quelque chose qui s'apparente à l'exercice de la bicyclette dans ce sens où il n'y a d'équilibre que dans le mouvement, sitôt que la bicyclette s'arrête, on doit poser pied à terre afin de ne pas tomber, et cela nous confère alors cette allure un peu maladroite de n'être ni vraiment cycliste ni vraiment piéton, ou plutôt ni marin ni terrien, dans une espèce de désagréable entre-deux exacerbé par la solitude.

Pour l'heure, ce serait presque le temps qui me sépare du jour du départ pour la transat retour qui me ''fait peur'' plus que la transat retour elle-même.
Je crois que j'y vois un peu plus clair désormais, et j'apprends à me méfier … de moi-même.
J'apprends à faire la part des choses entre l'état d'être et les états d'âme...réagir et ne pas laisser s'installer une étrange mélancolie, trouver aussi une sorte de chemin vers un état d'être bien tout simplement et en conscience, face à soi-même, un voyage à l'intérieur du voyage ....?

Bientôt route vers les Açores, j'ai hâte de ce départ qui sera sans doute un autre temps fort du voyage, mais sans être pressé qu'il se termine, ni m'impatienter pour le départ car il convient de ne pas partir trop tôt, attendre que la météo se stabilise, que les dépressions hivernales ou de début de printemps en Atlantique Nord se calment.

E j'ai cette envie qui monte de virer la Teignouse sans doute vers mi-juillet ... (pour ceux qui ne connaissent pas, c'est le point final du voyage, le phare qui marque l'entrée dans la Baie de Quiberon, qui rime avec maison...) voilà l'essentiel de mon rêve de solitaire du moment.


Pourquoi avoir écrit cela ? Manière de partager ceci avec - entre autres - ceux que le rêve du grand départ en solitaire appelle, ou également d'autres solitaires ou l'ayant été ... Cette dimension là du solitaire, la solitude, est un élément important qui peut s'avérer peut-être la partie la plus difficile car il n'y a pas d'accessoire, pas de magasin shipchandler, pas de cartographie ni de GPS ni guide de la solitude, rien d'autre que soi-même qui puisse aider à s'y préparer.

Et c'est une sacrée leçon !

Quiétude d'un petit bassin d'eau douce dans le cours d'une rivière dans la forêt tropicale dans les environs de Deshaies 




7 commentaires:

  1. Merci Dom pour ce partage, c'est bon de lire du vrai, de l'humain. J'aime ta recherche de paix intérieure, loin de l'exploit et de la surenchère technique. On t'embrasse et on pense bien à toi et à Nomade.

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    1. Au sieur Anonyme qui répond "C'est nul" le 27 décembre 2017 :
      c'est ton droit le plus strict de le penser
      et de l'écrire puisque j'ai paramétré le blog pour autoriser les commentaires directement et sans les valider au préalable
      Ce qui est dommage, c'est que:
      - tu ne précises guère ce qui est "nul"
      - tu restes anonyme sans aucunement te nommer, donner une piste pour comprendre qui tu es
      par conséquent, ton commentaire n'est ni élégant ni utile.... un peu dommage, non ?

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  2. L'albatros

    Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
    Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
    Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
    Le navire glissant sur les gouffres amers.

    A peine les ont-ils déposés sur les planches,
    Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
    Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
    Comme des avirons traîner à côté d'eux.

    Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
    Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
    L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
    L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

    Le Poète est semblable au prince des nuées
    Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
    Exilé sur le sol au milieu des huées,
    Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

    Charles Baudelaire Les Fleurs du mal

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  3. Merci Dom pour ces confidences qui font du bien. Navigateur ou terrien, cette dualité entre solitude et solitaire, c’est peut-être tout simplement la Vie. Elle semble pleine pourtant notre vie. Vraiment ? alors pourquoi cherchons-nous toujours un quelque chose qui manque.
    Merci aussi encore et toujours pour ces magnifiques paysages.
    Claude

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  4. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

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  5. Mon intime conviction est qu'il faut avoir fait de la voile en solo pour écrire des textes sur cette activité, ce loisir si paradoxale aux autres....

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